Liban

Mourir en Palestine

L’état d’Israël n’existe pas. J’ai bien appris ma leçon, ici à Bourj-el-Barajneh. On peut utiliser le mot « Israéliens », mais pas le mot « Israël ». Les Palestiniens du camp, avec toutes les raisons émotives et légales qui justifient leur combat, refusent pour la plupart de reconnaître la légitimité de l’état d’Israël.

Mais les femmes ont des familles, des enfants, elles ont une vie ici, au Liban. Elles doivent bien avoir des préoccupations autres que politiques, non? Oui. Dans nos entrevues avec les femmes du camp, on s’efforce donc de couvrir des sujets moins politiques. Il est important pour nous d’illustrer que les femmes palestiniennes, même réfugiées, ont des vies familiales, ont un quotidien, des rêves et des aspirations. Pour illustrer ceci, on avait jusqu’à présent récolté des témoignages de femmes qui s’ancrent dans le présent, même si elles rêvent toujours de retourner en Palestine, comme tout le monde.

Mais jeudi dernier, on a fait des entrevues dans un centre de personnes âgées. Le présent, pour elles, n’est qu’une dévastation. Une prolongation de la « Nakba », la « catastrophe » de 1948, soit la création de l’état d’Israël, dont l’anniversaire a tristement été souligné hier un peu partout au Moyen-Orient.

Le centre « Active Ageing House » est un endroit formidable qui permet aux femmes et aux hommes âgés du camp, souvent isolés en raison de leur âge, d’avoir un réseau social. Chaque jour, ils peuvent cuisiner et discuter ensemble. On voulait connaître leur perception du camp et récolter des bribes d’histoire. La plupart des réfugiés palestiniens de Bourj-el-Narajneh sont nés ici, au Liban. Ils sont nés de parents ou de grands-parents qui ont fui la Palestine en 1948. Ces personnes âgées font partie d’une infime minorité de Palestiniens au Liban à avoir vu la Palestine.

Pour les femmes que nous avons interrogées à ce centre, il n’y a aucun bonheur possible, aucune vie qui mérite vraiment d’être vécue, si l’espoir de retourner mourir en Palestine n’est plus. Depuis 63 ans, elles éduquent leurs enfants et petits-enfants sur l’importance de retourner en Palestine, sur leurs convictions et la nécessité à ne pas abandonner. Nous avons voulu savoir quel avait été le moment le plus heureux de leur vie. Il n’est pas encore arrivé, ont-elles dit. « Ce sera quand nous retournerons en Palestine. » Elles ont 70 ans, 80 ans ou même plus, et je ne peux m’empêcher de douter que cela arrive… et de me demander si elles y croient encore vraiment.


un (heureux) mélange

On entend souvent parler du « nightlife » de Beyrouth, de ses filles en minijupes et de son bord de mer spectaculaire. Ce dont on entend moins parler, c’est qu’à peine éloigné du centre-ville, les jeunes femmes à l’allure très européenne font place aux femmes plus conservatrices, souvent voilées.

Ni les unes ni les autres ne me choquent. Plutôt, j’ai de la difficulté à comprendre comment les Libanais vivent ensemble. Le traditionalisme côtoie les valeurs libérales tout comme les montagnes surplombent la mer. La cohabitation de ces valeurs est-elle possible, et peut-elle se faire dans la paix? Peut-on seulement, tout d’abord, tisser des liens entre les différences de valeurs et les violences qui ont secoué le Liban depuis les 30 dernières années?

Avec la guerre civile de 1975 à 1990, animée par les différentes factions religieuses, les tensions lancinantes avec la Syrie voisine, le meurtre du Président Rafik Hariri en 2005, la guerre entre le Hezbollah et Israël en 2006 et finalement la dissolution du gouvernement en 2011 suite à la démission de tous les députés du Hezbollah, il est impossible de dire que les différences de valeurs et de religions sont étrangères aux conflits qui secouent le pays.

Il y a quelques semaines, le Hezbollah (chiite), fort de ses appuis dans le sud du pays à majorité chiite, a fait interdire la vente d’alcool à Nabatiyeh, ville au sud de Beyrouth. Bien que cette interdiction aille à l’encontre de la constitution libanaise, les habitants semblent appuyer la décision. Un autre exemple de la faiblesse (pratiquement l’absence de, en ce moment) du gouvernement actuel.

Revenons à Beyrouth, où tous les soirs, les fêtards envahissent les rues du centre-ville sans pudeur et sans limites. Est-ce seulement une question de religion? Les différends religieux font partie du décor libanais depuis longtemps. Ils ont formé le paysage politique de Liban depuis des décennies : le système confessionnel, qui exige la répartition des pouvoirs politiques en fonction des proportions religieuses du pays (chiites, sunnites et chrétiennes), existe depuis 1943.

Alors que dans beaucoup de pays de la région, les populations descendent dans les rues pour demander un changement de régime en réaction à des régimes autoritaires en place depuis trop longtemps, les quelques manifestations qui ont eu lieu au Liban depuis la révolte tunisienne en janvier 2011 demandaient la fin du système confessionnel.

Les Libanais sont-ils mûrs pour un changement de régime? Je suis la dernière à pouvoir le dire, mais je constate néanmoins que les disparités entre classes, entre riches et pauvres et entre religions sont frappantes et sans aucun doute, dans mon esprit, à l’origine de bien des tensions.




Bourj-el-Barajneh prise 2

Le camp Bourj-el-Barajneh, où vivent environ 20 000 Palestiniens, est à quelques kilomètres de l’aéroport de Beyrouth, au Liban. Chaque fois qu’un avion décolle, je pense à l’année 2006.

2006, c’était Bourj-el-Barajneh, prise 1. J’étais venue au Liban pour enseigner (avec l’organisme CEPAL) l’anglais et le français dans le camp de réfugiés. Une expérience abruptement interrompue par la guerre entre Israël et le Hezbollah. C’est en bombardant l’aéroport de Beyrouth qu’Israël avait décidé de débuter la guerre. Les avions avaient immédiatement cessé de décoller.

Cinq ans plus tard, Meaghan, partenaire de cette expérience en 2006, m’invite à y retourner avec elle pour tourner un documentaire sur l’identité des femmes réfugiées palestiniennes. Nous y revoilà donc.

Le camp n’a pas changé. Les gens non plus. Sauf le badminton, qui semble être à la mode dans les allées étroites du camp. Ce qui n’était pas le cas il y a cinq ans.

Nous allons suivre trois femmes : Dima, Kholoud et Hannan. Les trois expriment et illustrent les nuances des rêves, ambitions et obstacles qui caractérisent la vie des femmes palestiniennes du Liban. Elles sont toutes trois complètement différentes et c’est ce qui nous intéresse.

Une collection d’entrevues avec des femmes de tous les horizons (mais toujours palestiniennes vivant au Liban) viendra appuyer, contredire, ou du moins enrichir nos trois portraits et la représentation faite de l’identité palestinienne.

Dans les prochaines semaines, j’espère pouvoir vous parler des petites anecdotes que Beyrouth et le camp me réservent; des personnes que je rencontre et qui m’inspirent; et des étapes, tant techniques que conceptuelles, de la création de notre documentaire.

À bientôt!

Aude